Grâce à des archives, des cartes, et des documents visuels et sonores, l’exposition révèle ces violences environnementales et humaines souvent dissimulées. L’installation multimédia immersive met en scène treize assemblages audiovisuels appelés « stations », en référence aux structures militaires originelles, qui retracent les impacts spatiaux, atmosphériques et géologiques des bombes et mettent en lumière le vocabulaire colonial et la persistance des débris radioactifs et architecturaux.
Les bases de Reggane et d’In Ekker constituent les points d’ancrage géographiques de l’exposition. Autour de Reggane ont explosé les bombes nucléaires atmosphériques de la série Gerboise (Bleue, Blanche, Rouge et Verte), tandis que dans le secteur d’In Ekker et à la montagne Tan Afella a eu lieu l’explosion de treize bombes nucléaires souterraines, dont celle de Béryl. L’exposition conduit le public aussi bien à la surface que sous terre, mettant en lumière les infrastructures, les paysages et les corps exposés à la radioactivité et aux radiations. Elle aborde également les réalités de la survie dans ces territoires durablement contaminés et interroge la question non résolue de la justice.
Le design d’exposition
L’exposition se déploie sous la forme d’une installation multimédia immersive, conçue comme l’ouverture d’un dossier d’enquête en cours. Chaque station présente une facette distincte des résultats de la recherche. L’espace est organisé par des cloisons légères composées de feuilles de papier standard A4, suspendues à l’aide d’anneaux de reliure et maintenues par des tubes métalliques. Superposées par paires, ces feuilles forment des partitions semblables à des rideaux, visibles des deux côtés.
Sur ces supports sont imprimés des artefacts variés, allant de documents gouvernementaux et militaires à des témoignages manuscrits de victimes. Les traductions dactylographiées sont datées et accompagnées du nom de la personne traductrice, agissant ainsi comme des témoins supplémentaires du récit. Des images d’archives agrandies et des photogrammes de vidéos tournées dans le Sahara sont disposés en séquences et permettent la construction de contre-récits face aux versions officielles. Certaines feuilles sont laissées volontairement en blanc pour suggérer l’absence et le silence des archives encore classifiées.
Huit téléviseurs diffusant des témoignages filmés et cinq projections ponctuent l’espace. Une piste audio diffuse en continu un son ambiant de vent du désert, enveloppant les visiteurs et renforçant l’immersion.
Une exposition qui s’appuie sur des années de recherche
Cette exposition agit comme l’introduction d’un projet de recherche et de diffusion tripartite plus vaste, incluant la publication de deux livres, soit : Colonial Toxicity : Rehearsing French Radioactive Architecture and Landscape in the Sahara (Amsterdam et Zurich, 2024, 2025), un ouvrage de près de 600 pages qui a remporté les concours Les plus beaux livres suisses et The Best Dutch Book Designs et Toxicité coloniale : Documenter le paysage radioactif dans le Sahara (Paris, 2026). L’exposition présente également une base de données numérique en libre accès, The Testimony Translation Project, un projet de recherche et de traduction qui vise à rendre accessibles environ 40 témoignages écrits de victimes et de témoins des bombes nucléaires français dans le Sahara algérien, initialement rédigés ou enregistrés en arabe, en tamahaq ou en français administratif. Toute la documentation pourra être consultée au Centre de design de l’UQAM.
Ces différentes méthodes de spatialisation et de diffusion d’information constituent un puissant appel à l’action revendiquant l’ouverture des archives encore secrètes et la décontamination des sites concernés. Ces deux étapes sont essentielles pour envisager le passé, le présent et l’avenir de la toxicité coloniale.
Une première au Centre de design de l’UQAM
« Montrer cette exposition au Centre de design de l’UQAM est un geste nécessaire, car elle offre un espace où recherche, pédagogie et pratique du design se rencontrent. Samia Henni mobilise des outils propres à l’architecture et au design, notamment le dessin, la cartographie et la visualisation spatiale, pour mener un véritable travail d’enquête et de reconstitution forensique sur un sujet longtemps enveloppé de secret. Elle nous révèle comment les outils de l’architecte peuvent faire plus que simplement construire un bâtiment : ils peuvent aussi être utilisés pour comprendre et déchiffrer des événements historiques et territoriaux complexes, pour construire du savoir et pour prendre position. »
Patrick Evans, directeur du Centre de design de l’UQAM.
L’exposition est présentée en première mondiale en langue française au Centre de design de l’UQAM. Les textes curatoriaux originaux en anglais sont conservés aux côtés des nouvelles traductions en français. Les vidéos, les entretiens et les autres documents apparaissent dans leur langue originale (anglais, français ou tamasheq), avec des traductions en français et en anglais. Cette édition marque également la première présentation complète de cette grande exposition depuis sa première mise en scène à la galerie Framer Framed à Amsterdam en 2023.
« Concevoir une exposition et penser à travers elle constitue une forme de recherche et une manière d’interpeller une pluralité de publics. L’intention de l’exposition est double : d’une part, exposer la production architecturale et paysagère de la radioactivité ainsi que l’impact irréversible et continu de cette production et de cette contamination; d’autre part, les juxtaposer à des témoignages marquants de victimes du nucléaire. L’exposition se veut également un appel à la déclassification des archives institutionnelles et à la décontamination des sites autour desquels vivent encore les populations sahariennes. Pour toutes ces raisons, je remercie le Centre de design de l’UQAM de contribuer à la circulation internationale de cette exposition. »
Samia Henni, historienne et commissaire de l’exposition.
À propos de Samia Henni
Samia Henni est historienne de l’architecture et commissaire d’exposition qui s’intéresse aux environnements construits, détruits et imaginés. Mobilisant des stratégies textuelles et visuelles, sa pratique interroge les histoires de ces environnements produites par les processus et mécanismes de colonisation, de déplacements forcés, d’armes nucléaires, d’extraction de ressources et de guerres.
Les recherches de Samia Henni ont abouti à la publication des livres primés Architecture of Counterrevolution: The French Army in Northern Algeria (EN, gta Verlag, 2017, 2022, EN; Edition B42, 2019, FR) et Colonial Toxicity: Rehearsing French Radioactive Architecture and Landscape in the Sahara (If I Can’t Dance, Framer Framed, edition fink, 2024, 2025, EN; Editions B42, 2026, FR). Elle est également éditrice des ouvrages Deserts Are Not Empty (Columbia Books in Architecture and the City, 2022, 2025, EN; LetteraVentidue, 2024, IT) et War Zones: gta papers n. 2 (gta Verlag, 2018).
Ses recherches sont développées et diffusées à travers des expositions, notamment Performing Colonial Toxicity (présentée pour la première fois à la galerie Framer Framed d’Amsterdam en 2023, puis en version partielle à l’ETH Zürich en Suisse, à la galerie The mosaic rooms à Londres, chez doc à Paris et à la Lightroom Gallery de l’Université Carleton à Ottawa), Discreet Violence (présentée à Zurich, Rotterdam, Berlin, Johannesburg, Paris, Prague, Ithaca, Philadelphie, et Charlottesville entre 2017 et 2022), Archives: Secret-Défense? (présentée à Berlin en 2021) et Housing Pharmacology (présentée à Marseille en 2020). Samia Henni a obtenu son doctorat en histoire et théorie de l’architecture à l’ETH Zurich et a enseigné dans plusieurs universités, dont l’ETH Zurich, l’Université de Technologie de Sydney, Cornell et Princeton. Elle enseigne actuellement à l’École d’architecture Peter Guo-hua Fu de l’Université McGill.
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